Entretien avec Christelle Guénot pour le Festival des Carnets d'ici et d'ailleurs à Brest de 2006.

Pourquoi fais-tu cela ? Il y a-t-il une raison dans ton histoire personnelle ?

J'ai toujours aimé faire des cahiers, j'ai eu la chance en dernière année de maternelle, d'avoir pour maîtresse une adepte de la pédagogie Freinet, nous fabriquions nos cahiers avec du kraft relié au coton perlé (je n'oublierai jamais le jour où la maîtresse, une dame sévère aux cheveux blancs, nous fit choisir la couleur de notre fil, pour moi ce fut le rose pâle. Tous nos exercices, nos dessins à l'encre rouge y étaient collés. C'est d'ailleurs aussi sur de vastes feuilles de kraft que nous composions de grandes peintures collectives. Il y a eu aussi certainement l'influence de mes grand-mères pour qui tout gaspillage était un crime, autant pour la nourriture que pour le papier, elles avaient vécu les pénuries de la guerre et aucun bout de papier n'échappait à plusieurs destins : enveloppes retournées, journaux roulés pour faire des bûches. Mes premiers dessins ont décoré les cartons blancs des gâteaux, les pages de garde des livres et les vieux livres de comptes de mon papy comptable.

Mon premier travail "professionnel" sur le livre a été la transformation (gribouillage, découpage, coloriage etc ...) d'une série de Je vous aime, un livre de photos de Claude Nori en noir et blanc, achetée en solde.


Qu'est-ce qui te pousse à ce travail de relecture de vie? Quelles recherches secrètes ?

J'aime regarder ce que la vie de tous les jours a d'absolument unique et poétique, voir apparaître en filigrane l'âme des choses, les plus infimes soient elles. Quand je dessine les parois du RER, les arbres aussi bien que les gens, j'y sens une sympathie, je me suis toujours sentie animiste à voir la part de divin que l'objet le plus dérisoire, possède en lui et à la révéler. C'est pour cela que je n'aime pas les trop beaux matériaux, ils se suffisent à eux-mêmes, ils n'ont pas besoin de moi pour être appréciés.

Sur quelle base sont tes extraits de lectures ?

Parfois j'écris ce qui me passe par la tête, parfois je recopie des textes qui me touchent, que j'aurai aimé pouvoir écrire, des lambeaux des proses poétiques de Nerval, de Châteaubriant, de Jean-Paul Richter, de Van Gogh, des extraits des Dialogues avec l'ange ou de la Bible, l'inépuisable trésor nourricier de notre culture et aussi des textes d'amis poètes pas connus mais très talentueux, Arlette Fétat, Catherine Vittore, Patrick Audevart, Marin de Charette. Je mélange textes et dessins sans trop réfléchir.

À qui cela est-il destiné ?

Je ne sais si je pense à ceux qui pourront regarder, mais c'est un grand plaisir de partager ses émotions.

Quelles clés tu offres en filigrane ? pour la lecture ? Au fond à qui le destines ?

Je ne sais quelles clés car je ne maîtrise rien, je laisse les choses venir, apparaître, se rencontrer, des images viennent, s'organisent malgré moi, je ne travaille pas dans l'ordre, je peux travailler sur des feuillets séparés ou sur des cahiers déjà constitués.

Est-ce une démarche de poésie ?

Oui la poésie est une façon de regarder et d’aimer les choses : une poussière, une certaine ombre qui fuit sur un mur, une feuille de papier sali, y voir une histoire commencer,jusqu’au passage de l’autre côté du miroir, parfois.

Est-ce une discipline, ton organisation de page, ton atelier ?

j'arrive parfois à me mettre dans cette discipline de dessiner ce qui m'entoure et m'accompagne au quotidien, mais pas souvent, et c'est dommage car c'est comme faire des gammes, garder la vélocité de la main, l'écoute et le regard. J’attends trop " l’inspiration "

Sur le vif, au calme ?

Peu importent le lieu ou la situation, dessiner ou écrire est un reflux à l'intérieur de soi, un recentrage, mais qui permet de recevoir avec plus d'ouverture le monde d'alentour.